Entre les lignes – Témoignage d’un soldat alsacien-lorrain (1914–1918)
Comme des dizaines de milliers d’Alsaciens-Lorrains de sa génération, Charles est appelé à servir dans l’armée allemande durant la Première Guerre mondiale. Né sur une terre devenue allemande après l’annexion de 1871, il porte un uniforme qu’il n’a pas choisi, pris entre une obligation imposée par la loi et un attachement intime à la France.
Ce témoignage rare raconte la guerre vécue de l’intérieur par un jeune homme confronté à une identité fracturée, à la contrainte militaire et à la violence du conflit. Ce travail a suscité des analyses et lectures critiques d’historiens et de chercheurs, réunies dans la rubrique Regards d’experts. Une guerre menée sous un drapeau qui n’est pas le sien, entre deux nations, entre deux appartenances, entre deux lignes.
En 1914, l’Alsace-Lorraine appartient à l’Empire allemand depuis 1871.
Les jeunes hommes nés dans la région sont appelés légalement sous l’uniforme impérial allemand.
Pour beaucoup cependant, l’attachement à la France demeure profond. Pris entre une réalité administrative et un sentiment d’appartenance intime, ils vivent la guerre entre deux nations, entre deux lignes.
En 2018, à l’occasion du centenaire de la fin de la Première Guerre mondiale, Nadine Amoros entreprend de reprendre et d’éditer un projet de livre initié par son grand-père dans les années 1970.
À partir de ses écrits originaux, elle engage un travail de recherche et de contextualisation historique mené sur près de deux années. Ce travail permet d’éclairer, compléter et situer le témoignage personnel dans le cadre plus large du conflit, aboutissant à la publication d’un ouvrage enrichi de ses propres recherches.
Actualité
Le 21 Décembre 2025, nous avons enregistré un podcast avec Heather A. Warfield Ph.D.
« Between the lines » est la version Anglaise de Entre les lignes, traduite par la petite fille de Charles, Sophie Amoros. Le témoignage de Charles intéresse tout particulièrement le public Américain, car il y est fait mention de la bataille de Bois Belleau. Bois Belleau est la bataille emblématique de la fondation du corps des US Marine et la première bataille sur le territoire Français de troupes Américaines. Peu de témoignages du côté Allemand ont été publiés sur cette bataille.

À propos du livre
Début des années 1990, lors d’un déménagement, Nadine Amoros retrouve 130 pages tapées à la machine par son grand-père. De ces feuillets naît Entre les lignes, le roman autobiographique de Charles, Alsacien-Lorrain enrôlé dans l’armée allemande en 1917.
Cent ans plus tard, à l’été 2018, Nadine et son mari décident d’en faire un véritable livre. Les pages d’origine étant impossibles à publier en l’état, ils mènent un travail minutieux : recherches historiques, contextualisation, vérification des faits, réécriture.
L’ouvrage est ensuite décliné en anglais en 2020, du fait de l’intérêt de lecteurs américains, pour les passages liés à la bataille de bois Belleau. Des lecteurs du monde entier témoignent de leur émotion face au parcours de Charles, ce soldat qui ne voulait pas que l’on oublie ses camarades tombés au combat.
Pour prolonger son engagement, une partie des bénéfices est reversée à l’Association du Souvenir Français de l’Aisne.
Leur démarche a aussi permis à Charles Bier, Alsacien-Lorrain, d’être reconnu par le CRID 14-18 parmi les soldats écrivains de la Grande Guerre :
https://www.crid1418.org/temoins/2021/02/07/bier-charles-1898-1977/
Ce qu’il faut savoir sur l’Alsace-Lorraine
1871 : l’annexion de l’Alsace-Lorraine par l’Empire allemand
À l’issue de la guerre franco-prussienne de 1870-1871, la France est vaincue et doit céder à l’Empire allemand une partie de son territoire.
Cette annexion, actée par le traité de Francfort (1871), concerne :
- l’Alsace (Bas-Rhin et Haut-Rhin),
- une partie de la Lorraine, principalement :
- la majorité de la Moselle,
- environ un tiers de la Meurthe,
- une petite partie des Vosges.
Le reste de la Meurthe et de la Moselle, restés Français, sont alors réunis pour former un nouveau département :
👉 la Meurthe-et-Moselle, tel que nous le connaissons aujourd’hui.
Les territoires annexés deviennent le Reichsland Elsaß-Lothringen (Alsace-Lorraine allemande).
Après 1918 : retour à la France et naissance de la Moselle actuelle
À la fin de la Première Guerre mondiale, en 1918, l’Alsace-Lorraine est réintégrée à la France.
L’ancienne Lorraine annexée devient alors :
👉 le département de la Moselle, dans ses limites actuelles.
C’est à partir de ce moment que se stabilise l’organisation territoriale que nous connaissons aujourd’hui :
Vosges
Alsace (Bas-Rhin, Haut-Rhin)
Moselle
Meurthe-et-Moselle
1871 – Annexés à l’Allemagne par la loi, mais pas de cœur
Un dilemme partagé par toute une population.
Après l’annexion de 1871, les habitants de l’Alsace et d’une partie de la Lorraine changent de nationalité sans avoir quitté leur terre.
La loi leur impose une appartenance allemande, mais le sentiment d’être français demeure profondément ancré.
Un choix est alors proposé : opter pour la nationalité française, à condition de partir.
Environ 100 000 personnes se déclarent optantes, mais seules 30 000 à 40 000 peuvent réellement quitter la région.
Les autres restent, non par adhésion à l’annexion, mais par attachement à leur terre, à leur famille et à leur village.
Rester ne signifie pas renoncer : beaucoup demeurent français de cœur, malgré une nationalité imposée.
Ce dilemme partagé par toute une population éclaire les parcours individuels et permet de comprendre le contexte humain dans lequel s’inscrit Entre les lignes.
Deux annexions, deux réalités historiques distinctes
L’annexion de l’Alsace-Lorraine (1871–1918) : un cadre juridique établi
Entre 1871 et 1918, l’Alsace-Lorraine est officiellement intégrée à l’Empire allemand. Cette annexion repose sur un traité international reconnu et s’inscrit dans un cadre administratif stable.
Les habitants deviennent juridiquement allemands et sont soumis aux lois de l’Empire.
C’est dans ce contexte que de nombreux jeunes hommes, dont Charles, sont incorporés dans l’armée allemande durant la Première Guerre mondiale.
L’annexion de l’Alsace-Moselle (1940–1944) : une annexion de fait, sans droit
Lors de la Seconde Guerre mondiale, après la défaite française de 1940, l’Alsace et la Moselle subissent une seconde annexion, radicalement différente de la première, car :
- elle n’est pas reconnue juridiquement,
- elle ne fait l’objet d’aucun traité international,
- elle est imposée par la force par l’Allemagne nazie.
Les populations sont soumises à une politique de germanisation brutale et à l’incorporation forcée dans l’armée allemande.
C’est dans ce contexte que le terme « Malgré-Nous » s’impose après la guerre pour désigner ces hommes incorporés de force dans l’armée allemande, hors de tout cadre légal et en violation des règles fondamentales du droit international.
Témoignages / Presse
Yann Prouillet, historien, 2021
… cas relativement rare dans la littérature testimoniale de ces Reichlander sous l’uniforme allemand, il met en avant l’amitié profonde qu’il noue avec Isabelle, jeune veuve de 2 ans son aînée. Il est évident que les souvenirs de Charles ont un double but politique ; démontrer son pacifisme et s’inscrire dans le paradigme des enrôlés de force alsaciens-lorrains qui ont gardé leurs sentiments francophiles malgré 44 ans d’annexion. Charles s’en explique ouvertement ou de manière plus subliminale. Lors de sa visite à la femme de son capitaine protecteur, le messin Landberger, celle-ci lui demande : « Mon mari est-il bien vu par la population ? ». Plus loin, il décrit Metz où les habitants « parlaient en sourdine le français ou le patois régional ». Il fera toutefois une concession au militarisme à l’issue de la cérémonie funèbre des victimes du bombardement de la gare de Laon : « Le garde à vous et la présentation des armes furent si impeccables que cela me réconcilia avec la discipline » (p. 88). –> texte intégral.
Philippe Wille, historien, écrivain, 29 septembre 2019
Les mémoires de Charles sont différentes, elles sont humanistes. Il est pourtant des terribles combats de fin 1917 aux environs de Verdun où il est blessé. En 1918, il est présent en Argonne, sur le Chemin des Dames, au Bois Belleau, Charles consigne parfois en détail les combats, les assauts, la mort et la souffrance vécue tel le décrit Ernst Jünger dans ‘Orages d’acier’ ou dans ses carnets de guerre. A vrai dire, les mémoires de Charles sont réellement dans la lignée d’autres écrivains combattants de l’Empire, comme Erich Maria Remarque ‘A l’Ouest rien de nouveau’ ou d’un autre compatriote Alsacien-Lorrain Dominique Richert ‘Cahiers d’un survivant’. Des œuvres qui dénoncent les méfaits de la guerre.
Une publication qui trouble et qui a le mérite de troubler l’ordre établi. Un style adopté qui donne lieu à des trouvailles surprenantes et toujours amusantes « C’est étrange comme vous parlez bien le français ! » s’exclame une dame à Charles. « Ne vous y trompez pas, j’en suis un de chair et de cœur. » répond Charles. Pour lui, La guerre lui apprend donc à ne jamais censurer ses sentiments car c’est sur un des lieux du grand carnage que Charles connaitra l’amour, son premier amour non loin du Chemin des Dames ! –> texte intégral.


