Malgré-nous

Malgré-nous : des racines anciennes qui auront marqué plusieurs générations d’Alsaciens-Lorrains

Une mémoire associée à la Seconde Guerre mondiale

Le terme « Malgré-nous » est aujourd’hui le plus souvent associé à la Seconde Guerre mondiale et à l’incorporation forcée des Alsaciens et des Mosellans dans l’armée allemande. Cette appellation, largement utilisée après 1945, renvoie à une réalité tragique dont l’ampleur ne s’est révélée que progressivement au fil des décennies.

À partir de l’été 1942, les autorités allemandes imposent le service militaire obligatoire en Alsace, puis en Moselle. Cette décision entraîne l’envoi massif de jeunes hommes sous l’uniforme allemand, souvent sans possibilité de refus. En quelques mois, près de 130 000 Alsaciens-Mosellans se retrouvent engagés dans un conflit qui n’est pas le leur. Plus de 40 000 ne rentreront jamais, laissant une empreinte durable dans la mémoire des familles et des territoires.

Si cette période constitue le cœur de ce que l’on nomme aujourd’hui les « Malgré-nous », elle ne peut toutefois être comprise sans un regard plus large. L’histoire de l’Alsace et de la Moselle est marquée, bien avant 1940, par des situations de contraintes, de loyautés imposées et de choix impossibles. La question du service militaire subi, du changement d’uniforme et de l’identité contrainte s’inscrit dans une trajectoire historique plus ancienne.

1871 : un basculement durable

Cette histoire commence à la fin de la guerre franco-prussienne de 1870-1871. L’Alsace et une partie de la Lorraine sont alors annexées à l’Empire allemand, entraînant pour leurs habitants un changement de nationalité imposé. Il existe une option pour conserver la nationalité française, la condition étant de quitter définitivement le territoire, ce qui signifie renoncer à leurs terres, à leur travail et à leurs attaches familiales. En pratique, cette possibilité demeure marginale, avec environ 30 000 optants sur plus d’un million d’habitants. Ainsi en quelques mois, des populations françaises deviennent juridiquement allemandes dans un basculement silencieux qui marquera durablement les générations qui suivent.

Dès l’annexion, un sentiment patriotique très fort se manifeste en France autour de la perte de ces territoires. La cession de l’Alsace-Lorraine, vécue comme une blessure nationale, suscite immédiatement une mobilisation symbolique, culturelle et affective. La région demeure au cœur de l’imaginaire collectif français, nourrissant l’espoir d’un retour futur à la France.

Cette réaction s’exprime notamment à travers la chanson devenue emblématique « Vous n’aurez pas l’Alsace et la Lorraine«  (1871). Le texte affirme une idée forte : si un territoire peut être conquis militairement, les consciences et les cœurs ne se laissent pas soumettre. La chanson proclame ainsi que l’on peut occuper la terre, mais non l’attachement intime des populations.

Et quand viendra l’heure suprême Où l’Histoire parlera enfin, Elle dira que, quoi qu’on en prenne, Le cœur ne se rend jamais au destin. Vous pouvez conquérir la plaine, Imposer l’exil ou la peur, Mais vous n’aurez pas l’Alsace et la Lorraine, Vous n’aurez jamais nos cœurs.

Des le débuts de l’annexion de 1871, d’autres chants patriotiques voient le jour et accompagnent durablement la mémoire de l’Alsace et de la Lorraine. Des titres comme « Le Chant des Alsaciens » ou « L’Alsace et la Lorraine », apparus immédiatement après la défaite, expriment la douleur de la séparation et la fidélité morale à une terre devenue étrangère par la force des traités.

De la mémoire chantée à la guerre vécue

Quelques décennies plus tard, en 1892, un autre chant s’impose progressivement : « La Marche lorraine« . À la différence des chants nés immédiatement après 1871, La Marche lorraine s’inscrit dans le temps long. Elle devient un repère collectif durable, largement repris au début du XXᵉ siècle, puis très chanté durant la Première Guerre mondiale, aussi bien à l’arrière que par les soldats.

Ce n’est pas un hasard si ce chant réapparaît dans le récit de Charles. Lorsqu’il évoque le retour des soldats alsaciens-lorrains à la fin du conflit, il note que tout un convoi entonne La Marche lorraine. Ce moment, à la fois collectif et éphémère, fait écho à une mémoire construite bien avant 1914 et rappelle la continuité d’un attachement que la guerre n’a pas effacé. Charles écrit :

« Ce fut l’appel du grand jour. Nous serons des centaines, des milliers, qui attendront un train en direction de Trêves. Tout le convoi chanta “La Marche Lorraine”. »

Ce chant du retour prend tout son sens lorsqu’on remonte le fil de ce parcours.

Cette continuité symbolique précède pourtant une rupture majeure.


1914 : l’uniforme imposé

Lorsque la Première Guerre mondiale éclate en 1914, les Alsaciens-Lorrains, appelés sous les drapeaux de l’armée allemande conformément à leur statut de sujets de l’Empire depuis 1871, sont mobilisés sur le front français. Cette situation soulève des inquiétudes au sein du commandement allemand et alimente des craintes de refus de combattre, de fraternisations ou de désertions. À partir de 1915, une partie des unités composées de soldats alsaciens-lorrains est progressivement envoyée vers le front de l’Est.

Endosser cet uniforme n’est pas anodin. Pour nombre d’Alsaciens-Lorrains, il ne s’agit pas d’un choix, mais d’une obligation légale, qui entre en tension avec une fidélité intérieure plus complexe, façonnée par la mémoire, les liens familiaux et la terre natale.

Charles : 1917, l’épreuve individuelle

C’est dans ce contexte que s’inscrit le récit de Charles. Son témoignage prend naissance en 1917, au moment où l’équilibre du conflit se modifie profondément. L’effondrement progressif du front russe et l’arrêt des combats à l’Est entraînent le redéploiement massif des forces allemandes vers le front occidental. Les besoins en hommes deviennent alors critiques.

Incorporé cette année-là dans l’armée allemande, Charles n’entre pas dans la guerre par choix ni par adhésion idéologique, mais par contrainte juridique, comme tant d’autres jeunes Alsaciens-Lorrains. Les incorporations tardives alimentent directement les unités engagées sur les secteurs les plus exposés du front français. Dans le cas de Charles, cela signifie une affectation vers des zones particulièrement éprouvées, notamment Verdun, puis l’Aisne et le Chemin des Dames, dans un contexte de guerre d’usure extrême.

À ce stade du conflit, la guerre dure déjà depuis trois ans. Il n’est plus question d’illusions : la violence est installée, l’usure morale profonde, et chaque jour met à l’épreuve la capacité à obéir sans se renier. Charles décrit une guerre vécue de l’intérieur, faite d’attente, de peur, de froid, de boue et d’absurdité. Le respect de la loi et de la discipline militaire se heurte sans cesse aux exigences du cœur et à la compassion pour les camarades.

Cette période est également marquée par une défiance persistante des autorités allemandes à l’égard des soldats alsaciens-lorrains. La crainte de désertions, de ralliements ou de refus de combattre, déjà présente au début du conflit, n’a pas disparu. Elle s’exprime par une surveillance accrue, des contrôles disciplinaires et des interrogatoires ciblés.

Le parcours familial de Charles en offre une illustration directe. À l’été 1917, le frère de Charles, Gaston, se trouve engagé dans un épisode d’une extrême violence au cours duquel deux sections sont presque entièrement anéanties,, ne laissant que deux survivants, Gaston et son camarade Noire. Dans une lettre adressée à Charles, il explique que son camarade Noire est parvenu à passer, tandis que lui est considéré comme déserteur, arrêté puis incarcéré dans une prison militaire allemande. Dans sa lettre, il évoque à la fois la violence des combats et sa situation personnelle :

« Dis aussi avec ménagement à son père que leur fils est bien mort, victime de notre imprudence, un beau matin de juillet entre deux feux.
Sur deux sections, nous sommes les seuls survivants, moi et mon copain Noire… »

Quelques lignes plus loin, il confie son angoisse :

« Je vis ici, comme un bagnard traqué et, hélas, peut-être sans pardon.
Ne dis rien à la maison de ce que tu as pu voir, je t’en prie. »

Cet épisode pèse lourdement sur Charles. Peu après, il est lui-même convoqué devant une commission disciplinaire allemande. On l’interroge sur sa langue, ses relations et ses effets personnels. L’usage du français lui est reproché :

« Nous avons appris que vous parliez français avec ceux de votre trempe !
— C’est ma langue maternelle ! Chez mes parents, on s’exprimait en français et en allemand, c’est un droit qui nous était acquis. »

Lors de cet interrogatoire, une cocarde française retrouvée parmi ses affaires est également évoquée :

« On a retrouvé dans votre capote abandonnée dans le secteur de Verdun une petite cocarde aux couleurs françaises.
— Je ne le nie pas, c’était pour moi un souvenir de guerre. »

Enfin, la situation de son frère est explicitement utilisée comme élément à charge :

« Votre frère a tenté de passer les lignes. Il se trouve en ce moment devant le conseil de guerre, comme vous le rejoindrez vous-même probablement. »

La commission ne débouche finalement sur aucune condamnation formelle. Charles est déclaré apte au service et renvoyé au front. Mais cet épisode révèle toute l’ambiguïté de sa condition : juridiquement allemand, militairement soumis, mais perçu comme potentiellement déloyal. Il est soldat parce que la loi l’y contraint, tout en restant sous le soupçon permanent.

Charles résume cette réalité avec une grande lucidité lorsqu’il écrit :

« L’Histoire dira par la suite que l’Allemagne avait réussi à conquérir “matériellement”, mais n’avait pu conquérir le cœur de ces Alsaciens-Lorrains. »

Et il évoque son propre basculement dans une phrase d’une simplicité implacable, où la contrainte militaire s’accompagne d’un glissement identitaire :

« Il me fallut rejoindre l’armée allemande comme tant de Mosellans et d’Alsaciens… Là, malgré moi, Charles, à 19 ans, je fus soldat de l’armée allemande, prénommé désormais Karl. »

C’est dans cet état d’esprit — mêlant obéissance contrainte, lucidité et tension intérieure — que Charles affronte la fin de la guerre sur le front français, à partir de 1917, dans des conditions parmi les plus dures du conflit.

1918 : le retour, puis le silence

Dès la fin des combats, à l’automne 1918, les Alsaciens-Lorrains commencent à rentrer progressivement vers leur région d’origine. Ce retour ne prend ni la forme ordonnée d’une démobilisation classique, ni celle d’un retour triomphal. Il s’effectue par étapes, au gré des convois, des gares et des itinéraires encore marqués par la guerre.

Pour Charles, le trajet du retour passe par Trêves, puis Sarrebruck, en direction de Metz. Les voies ferrées dessinent autant un itinéraire géographique qu’un passage intérieur entre deux mondes. Le chant entonné collectivement — La Marche lorraine — marque l’un des derniers instants d’un groupe né dans la contrainte, avant sa dispersion définitive.

Ce moment n’efface ni la guerre ni ce qui l’a précédée. Il marque au contraire la fin du collectif. Après cela, chacun se retrouve seul face à son parcours, à l’uniforme porté, et au regard des autres. La guerre s’achève, mais sans débouché commun, sans récit partagé.

À leur arrivée dans des territoires redevenus français, de nombreux Alsaciens-Lorrains sont recensés par l’armée française. Il ne s’agit pas d’une réintégration combattante, mais d’une procédure administrative destinée à régulariser leur situation juridique après quatre années de conflit. Lorsqu’ils peuvent justifier d’un emploi ou d’une situation civile stable, ils sont alors rapidement libérés de toute obligation militaire.

Mais cette étape ne règle rien d’essentiel. Pour beaucoup, ces hommes restent perçus avant tout comme d’anciens soldats allemands. La contrainte juridique, le changement de nationalité imposé et le tiraillement intérieur vécu pendant la guerre sont rarement compris, et plus rarement encore reconnus. De ce décalage naît un silence durable — individuel et collectif — qui accompagnera longtemps ces anciens soldats, relégués en marge des récits nationaux.

Ce silence n’est pas seulement une absence de parole : il s’inscrit durablement dans l’espace public.

Ce silence se prolonge jusque dans la mémoire officielle. Dans de nombreuses communes d’Alsace et de Moselle, les monuments aux morts érigés après la Première Guerre mondiale ne portent pas la mention « Mort pour la France ». Cette absence ne procède ni d’un oubli ni d’une mise à l’écart, mais d’un constat juridique et historique : appliquer cette mention à des soldats tombés sous uniforme allemand aurait été inexact.

Face à cette impossibilité, les communes ont majoritairement retenu des formules neutres, telles que « À nos morts » ou « À nos enfants morts à la guerre ». Ces inscriptions permettent de dire le deuil sans trancher une question que l’Histoire ne pouvait alors résoudre : comment nommer des morts issus de territoires redevenus français, mais tombés dans les rangs d’une armée ennemie ?

Ce choix, visible dans la pierre même des monuments, ne traduit pas une amnésie, mais une mémoire contrainte. Il révèle une volonté de commémorer sans falsifier, de se souvenir sans mentir sur les circonstances de la mort, et de préserver la dignité des disparus là où le langage officiel se révélait insuffisant.

Cette impossibilité de nommer trouve son expression la plus emblématique à Strasbourg. Le monument aux morts de la ville, inauguré en 1936, ne représente ni un soldat victorieux ni un héros désigné. Il montre une mère tenant contre elle deux fils morts, leurs corps nus, sans uniforme, sans insigne, sans drapeau. L’un est tombé sous l’uniforme français, l’autre sous l’uniforme allemand, mais aucun ne peut être nommé ainsi.

Par ce choix radical, la sculpture renonce volontairement à toute désignation nationale. Elle ne dit pas pour qui ils sont morts, mais seulement qu’ils sont morts. Elle exprime le deuil d’une mère, et à travers elle celui de toute une région, déchirée entre deux appartenances imposées. Ce monument ne célèbre ni une victoire ni une patrie : il donne à voir une tragédie irréconciliable, celle de frères séparés par l’uniforme, et d’une mémoire contrainte de se taire là où les mots deviennent impossibles.

1922 : une reconnaissance par l’entraide

Dès le début des années 1920, face à l’absence de statut clair et de reconnaissance officielle, d’anciens soldats alsaciens-lorrains s’organisent eux-mêmes. En 1922, à Metz, est créée l’Association des Malgré-Nous de Metz, dont la vocation n’est ni politique ni revendicative, mais avant tout sociale et solidaire.

Cette association a pour objectif d’apporter une aide concrète aux anciens combattants revenus blessés, diminués ou durablement marqués par la guerre, et qui ne bénéficient d’aucune pension ni de droits comparables à ceux accordés aux anciens combattants français. Elle soutient également les familles, les veuves et les invalides, souvent laissés sans ressources dans l’immédiat après-guerre.

L’existence même de cette association révèle la singularité de la situation alsacienne-lorraine après 1918 : ces hommes, juridiquement français, ne trouvent pas pour autant leur place dans les dispositifs nationaux de reconnaissance. L’entraide associative devient alors un substitut à la reconnaissance officielle, et un espace où leur parcours peut être compris et partagé, au moins entre eux.

Cette initiative ouvre un autre chapitre de l’histoire de l’Alsace et de la Lorraine : celui de l’entre-deux-guerres, marqué par les tensions mémorielles, les débats sur l’identité, la langue, la loyauté et la place de ces anciens soldats dans la société française. Un chapitre à part entière, qui mérite à lui seul un développement spécifique.


Conclusion

Après 1918, pour beaucoup d’Alsaciens-Lorrains passés par l’uniforme allemand, la guerre ne se prolonge ni par la reconnaissance ni par un récit partagé. Elle se referme dans le silence. Silence face au regard des autres, silence dans l’espace public, silence souvent au sein même des familles. Ces hommes, redevenus français, portent une histoire que l’on ne sait pas écouter — et qu’ils apprennent, peu à peu, à taire.

Charles fait partie de cette génération. Comme beaucoup, il ne cherche ni à se justifier ni à revendiquer. Il écrit, simplement, pour ne pas oublier, et surtout pour que ceux qui sont tombés ne disparaissent pas une seconde fois, dans l’oubli. Ses carnets ne sont pas un manifeste, mais une parole retenue, posée, profondément humaine, née dans un monde où il valait mieux se taire que d’expliquer.

Pendant des décennies, cette parole restera en sommeil. Ce n’est que bien plus tard, lorsque ces pages sont retrouvées, que le silence se fissure. En donnant forme à ces écrits, en les contextualisant et en les partageant, Nadine Amoros n’accomplit pas une œuvre d’historienne au sens strict, mais un geste essentiel : rendre une voix à un homme — et, à travers lui, à toute une génération restée en marge des récits officiels.

Le livre Entre les lignes s’inscrit ainsi dans une démarche de transmission. Il ne cherche pas à réécrire l’Histoire, mais à éclairer une zone d’ombre : celle d’Alsaciens-Lorrains pris dans les fractures du XXᵉ siècle, contraints de servir sous un uniforme imposé, puis de se taire après la paix revenue. En rompant ce silence, il permet aujourd’hui de mieux comprendre ce que fut, bien avant 1942, une première forme de destin « malgré eux ».

Monument au mort de Strasbourg : Une Pietà tenant ses deux enfants morts, l’un allemand et l’autre français, sans uniforme.

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