Philippe Wille — historien et écrivain

Lecture critique d’Entre les lignes (2019)

Enfin ! « Ah, si vous m’aviez alors rencontré sur ce chemin, vous tous qui me lisez… »  L’ouvrage qui vient de paraître est un livre vrai, un livre vécu, un livre réfléchi et parfois même philosophique, lisons Charles lui-même : Avec un peu de pratique, à 20 ans, on fait des miracles pour s’élever dans la vie. Non pas un ouvrage ‘sur la Grande Guerre’ mais des mémoires ‘sur MA Guerre’ où il relate ses expériences personnelles si chère à l’historien, des lieux d’émotions comme l’effroi, la peur, la joie et l’amour. Un roman, une biographie, un journal, un carnet de guerre c’est tout à la fois et à notre plus grand plaisir de lecteur. Un journal composé après guerre suivant ses notes rédigées. Charlie (pour la famille) est véritable, sincère, émouvant et prenant de la première à la dernière page : Telle est, à peu de choses près, la reproduction de mes souvenirs. Il est vrai que l’éloignement temporel de la Grande Guerre permet une lecture différente, moins passionnelle.

Il est des soldats écrivains qui parlent de la Grande Guerre de façon mystérieuse pour ceux qui ne la connaissent pas, Charles (Karl dans l’armée allemande) un Lorrain de 19 ans, n’est pas de ceux-là. « Tout cela faisait naître en moi, une tristesse de sage. Je me mis à songer à ce grand malheur qui nous entourait et qui nous hantait tout particulièrement. » écrit-il. Charles de la classe 1918 est (malgré lui) incorporé au 137e I.R à Haguenau « De mes camardes […] j’avais découvert leur fidélité en garnison : à Haguenau au 137e régiment d’infanterie », au 166e à Bitche et enfin à la compagnie de mitrailleuse du 462e régiment. En 14, être soldat à la guerre, c’est d’abord être là pour tuer. La déclaration de guerre ouvre la chasse à l’homme, l’interdit est levé ; les jeunes gens, non seulement peuvent, mais doivent tuer on l’aurait presque oublié. Charles écrit d’ailleurs « Toujours, toute ma vie, je reverrai ces mouchoirs blancs qui flottaient hors des vitres du train l’emportant vers l’inconnu et vers la mort. »

Les mémoires de Charles sont différentes, elles sont humanistes. Il est pourtant des terribles combats de fin 1917 aux environs de Verdun où il est blessé. En 1918, il est présent en Argonne, sur le Chemin des Dames, au Bois Belleau, Charles consigne parfois en détail les combats, les assauts, la mort et la souffrance vécue tel le décrit Ernst Jünger dans ‘Orages d’acier’ ou dans ses carnets de guerre. A vrai dire, les mémoires de Charles sont réellement dans la lignée d’autres écrivains combattants de l’Empire, comme Erich Maria Remarque

A l’Ouest rien de nouveau’ ou d’un autre compatriote Alsacien-Lorrain Dominique Richert ‘Cahiers d’un survivant’. Des œuvres qui dénoncent les méfaits de la guerre.

            Une publication qui trouble et qui a le mérite de troubler l’ordre établi. Un style adopté qui donne lieu à des trouvailles surprenantes et toujours amusantes « C’est étrange comme vous parlez bien le français ! » s’exclame une dame à Charles. « Ne vous y trompez pas, j’en suis un de chair et de cœur. » répond Charles. Pour lui, La guerre lui apprend donc à ne jamais censurer ses sentiments car c’est sur un des lieux du grand carnage que Charles connaitra l’amour, son premier amour non loin du Chemin des Dames ! « Je pus me permettre avec sa permission, d’écouter battre un cœur pour la première fois. » Sa première tendresse, son premier attachement amoureux c’est Isabelle 21 ans, une jeune maman, à Laon, dont l’époux est porté disparu depuis 1914. « Voulez-vous me revoir mon grand-ami ? Je vous attendrai.» lui disait Isabelle. Je ne vais pas, ici, vous dévoiler la romance, elle ne demande qu’à se lire page après page « Mieux que des mots qui nous manquaient, une main douce se fixa sur mes lèvres, comme un signe de son ultime adieu. », et reprenait : « Que mes lecteurs me pardonnent la tournure romantique de mon histoire vécue, mais elle reflète véritablement ce qu’elle fût ».  Laon est libère le 13 octobre 1918. Il quitte Laon, Isabelle, le 8 octobre 18… « Cette vieille cité sur la montagne, avec une immense cathédrale et toutes sortes de souvenirs que je garderai pour toujours dans mon cœur. »

Il est difficile de ne pas observer ce passé si proche de nous, et cependant étranger, avec le regard trop averti de ceux qui connaissent déjà la fin de l’histoire ou d’une vie, d’une vie bien pleine. Pour Charles : Ce livre ne se termine pas car il ne peut se finir. C’est en effet un hommage à la vie et à ces hommes.

 « Les Alsaciens-lorrains peuvent parfois se croire oubliés, incompris, ils ont tort. » écrit Charles. La morale de toute cette affaire (mémoires), ce n’est certes pas que le temps est venu de tourner la page mais de lire ce livre ou de le relire. En début de recension, je vous parlais, aussi, d’une certaine philosophie de Charles, lisons-le : « Souvenez-vous ma chère, de ma devise : être heureux tel que l’on se trouve, vaut mieux que de puiser dans ses malheurs afin d’y trouver de quoi s’affliger ! » – s’exercer à chasser de soi les peines rebelles ; viser la joie – voilà le mode d’emploi d’un certain hédonisme durant la guerre. « Les hommes courageux ne redoutent pas le danger pour acquérir le bien qu’ils demandent » écrivait La Boétie. Charles en était, courageux. A son retour « Maman pleura un fils (son frère) et un gendre, morts pour la France. » écrira-t-il. Pour la France.

            Charles qui était boulanger et… Germaine eurent trois enfants : Marcel, Roland et Colette. Nadine Amoros est la fille de Colette, un jour par bonheur, elle s’est décidée à écrire et éditer les mémoires de son grand-père. Que je puisse, ici, l’en remercier, sans oublier son mari qui œuvre pour la promulgation de l’ouvrage.

Chemin des Dames, après les combats.
C’est sur ce front que Charles se trouvera en février 1918 ; il y sera blessé, puis rapatrié vers Laon.

Pour replacer cette lecture critique dans son contexte, voir la page
Regards d’experts ou la présentation du livre Entre les lignes.